il faudra bien ...
Schoch Roland • 10 avril 2026
Il faudra mourir un jour ou l’autre… mais plutôt l’autre » V. Jankélévitch.
La formule fait sourire, mais elle dit quelque chose de très sérieux. Oui, je sais que cela arrivera, mais pas maintenant. Ce « plutôt l’autre » introduit une distance. Il ne nie pas la réalité, il la diffère.
On pourrait croire que c’est simplement de la procrastination, remettre à plus tard = éviter. Mais ce « plus tard » joue un rôle plus subtil. Il permet de supporter ce qui est insupportable, en le repoussant dans un temps qui n’est pas encore là. Dans le « pas encore »
Classique question philosophique, le même et l’autre ; rester le Même ou devenir Autre? Changement ! À première vue, le « plus tard » semble aller vers l’Autre : plus tard, je changerai, plus tard, je ferai autrement. En réalité, il produit souvent l’inverse : il permet de rester le Même tout en se donnant l’illusion d’un changement possible. Je changerai plus tard, j’arrêterai plus tard, je parlerai plus tard. Le futur devient une promesse , un imaginaire . Le changement est évoqué, jamais mis en acte .
N’allons pas trop vite. Car ce « plus tard » n’est pas seulement une fuite. Il peut aussi être une petite ouverture. Dire « demain », ce n’est pas dire « jamais » ! C’est maintenir l’idée que quelque chose reste possible, même de façon fragile, même un peu illusoire.
Le « plus tard » garde un Presque : presque je change, presque je décide, presque je deviens Autre. Cependant, ce « presque » est ambigu. Il empêche de passer à l’acte -et- il empêche aussi de se figer complètement. C’est là toute la nuance : le « plus tard » protège du changement, mais il protège aussi du désespoir. Il maintient une possibilité de devenir.
Cette possibilité a une limite. Si elle reste toujours au futur, elle ne devient jamais réelle. Elle devient une illusion d’ouverture. Je pourrais… mais je ne fais pas. Et peu à peu, le possible non vécu se transforme en impossible.
Le « plutôt l’autre » n’est ni un vrai changement, ni un pur refus, mais une manière de rester entre les deux, entre le même et l’autre, entre maintenant et jamais. Un équilibre fragile et ambigu , qui permet de continuer -et-qui peut aussi empêcher de vivre vraiment.
La question devient alors : est-ce que je garde du possible pour me protéger, ou est-ce que j’envisage qu’un jour ce possible devienne réel ? Devenir Autre commence toujours au moment où le « plus tard » cesse d’être un refuge, et devient un acte. Peut-être que toute la difficulté et le défi est là : accepter de perdre le confort du « plus tard » et entrer dans un présent-en-acte où quelque chose ne pourra plus être remis à plus tard.
Me faire confiance « Me faire confiance est un acte fondateur du soin que je dois à ma nature d’homme » Sénèque , cf Lettres à Lucilius Chez Sénèque, se faire confiance n’est ni une indulgence envers soi, ni une croyance naïve en ses capacités. C’est un acte de soin que l’homme se doit à lui-même en tant qu’être humain. Prendre soin de sa nature d’homme, c’est reconnaître que cette nature n’est pas foncièrement défaillante, ni suspecte par principe. Se défier constamment de soi reviendrait à maltraiter ce qui, en nous, est capable de jugement, de discernement et de rectification. La confiance, ici, n’est pas une certitude. Elle ne dit pas « je ne me tromperai pas », mais « je peux répondre de moi, même si je me trompe ». Elle repose sur une faculté humaine essentielle : la capacité à revenir à soi, à apprendre, à ajuster sa conduite. Ne pas se faire confiance, ce n’est donc pas être lucide, c’est parfois refuser de s’appuyer sur sa propre humanité. Avec Vladimir Jankélévitch, cette confiance se déplace encore. Elle ne repose plus sur une nature solide ou stable, mais sur une fragilité vivante. L’homme n’est jamais assuré d’être à la hauteur de ce qu’il doit faire. La confiance n’est pas un état, mais un geste, toujours à reprendre. Elle ressemble à ce que Jankélévitch appelle le presque-rien : quelque chose d’infime, sans garantie, mais décisif. Un consentement intérieur à ne pas se déserter soi-même. Se faire confiance devient alors un acte de non-violence envers soi. Il ne s’agit pas d’exiger une cohérence parfaite, ni d’attendre d’être sûr pour agir. La défiance absolue envers soi peut se déguiser en prudence ou en lucidité, mais elle devient souvent une manière d’éviter de répondre, d’éviter le risque moral de l’engagement. Ainsi comprise, la confiance n’est ni assurance ni abandon. Elle est une fidélité sans garantie. Une fidélité à ce qui, en soi, est encore inachevé, fragile, en devenir. Là où Sénèque parle du soin de la nature humaine, Jankélévitch parle du soin du presque. Dans les deux cas, se faire confiance n’est pas croire en soi, mais ne pas se retirer de soi. On pourrait alors résumer ainsi : se faire confiance, ce n’est pas se promettre la réussite, c’est refuser de se traiter comme indigne d’appui, et accepter de répondre de sa propre humanité, même sans certitude.
Le printemps revient. La nature recommence. Le magnolia veut encore être le premier. Les SAISONS n’hésitent pas : évidence. L’homme aussi recommence… et pas toujours pour les mêmes RAISONS . En psychanalyse, Sigmund Freud a été intrigué par une chose étrange : les humains répètent souvent ce qui les fait souffrir. Les mêmes relations douloureuses, les mêmes erreurs, les mêmes symptômes. Cela contredit une idée simple : nous cherchons normalement le plaisir et évitons la souffrance. Pourquoi alors revenir-répéter ce qui fait mal ? Freud a appelé cela la compulsion de répétition. Confondons-nous parfois SAISONS et RAISONS ? Sommes-nous nature répétitive ou possibilité de changement ? La SAISON revient par élan de vie. La répétition revient par inertie. On dit facilement : « c’est ma nature », « je suis comme ça ». Mais est-ce vraiment la SAISON de la vie qui revient ? Ou simplement la RAISON - excuse que l’on se donne pour ne pas changer ? Car il arrive que l’on invoque les SAISONS pour ne pas examiner les RAISONS de nos répétitions. « Le printemps revient… mais ce matin-là ne reviendra jamais ». V. Jankelevitch Alors voilà la question pour le temps des mimosas : allons-nous répéter… ou (re)commencer ?

